La Commission européenne déploie depuis cet été Element Pro, une messagerie hébergée sur ses propres serveurs et pensée comme roue de secours souveraine à Microsoft Teams. Sauf que voilà, les premiers retours des fonctionnaires, postés sur les forums internes, sont d'une violence rare. L'Europe découvre ce que coûte vraiment l'indépendance numérique.
Une roue de secours souveraine
Element Pro n'a pas vocation à remplacer Teams du jour au lendemain. La Commission le présente comme une solution de secours, déployée depuis l'été 2026 auprès de ses équipes et hébergée directement sur ses serveurs, histoire de garantir la continuité des échanges si les services américains venaient un jour à se couper. Derrière l'outil, on trouve la société britannique Element et le protocole ouvert Matrix, que vous connaissez peut-être déjà puisque c'est lui qui fait tourner Tchap, la messagerie de l'administration française, le BwMessenger de l'armée allemande et des équivalents en Suède, au Luxembourg ou en Belgique. L'OTAN et l'ONU l'utilisent aussi. Le dossier technique est donc sérieux. L'ambiance dans les couloirs de Bruxelles, beaucoup moins.
Mais pourquoi se passer de Teams ?
En 2025, Karim Khan, le procureur de la Cour pénale internationale, a perdu l'accès à sa messagerie Microsoft après des sanctions américaines, et l'épisode a durablement marqué les esprits à Bruxelles. Le Cloud Act de 2018 permet de son côté aux autorités américaines de réclamer des données détenues par des entreprises US, même quand elles sont stockées en Europe. La Commission veut donc une infrastructure qu'elle contrôle de bout en bout, au cas où. Précisons quand même que l'essentiel des communications internes passe toujours par Teams, Element Pro ne joue pour le moment que les doublures.
Un accueil glacial
C'est Politico qui a mis le nez dans les retours internes, et ils ne sont pas tendres. Sur un forum de la Commission, un fonctionnaire qualifie l'outil de bouse absolue, un autre écrit qu'il ne voit pas la valeur ajoutée de la plateforme, un troisième estime que si l'Europe devait couper les ponts avec les technologies américaines, les États-Unis gagneraient instantanément la guerre. Le patron d'Element, Matthew Hodgson, assume des soucis de jeunesse normaux pour une phase de test et évoque une forme de dissonance cognitive chez des agents qui travaillent depuis des années dans les outils Microsoft.
On en dit quoi ?
Ces réactions sont violentes, mais elles racontent surtout une habitude. Les fonctionnaires européens vivent dans Teams, Outlook et Windows depuis toujours, et n'importe quel remplaçant partira avec ce handicap, quelle que soit sa qualité réelle. La France a vécu le même scénario avec Tchap, piratée le jour de son lancement en 2019 et pourtant toujours là sept ans plus tard. Si la souveraineté numérique doit attendre que les alternatives soient meilleures que les solutions historiques du jour au lendemain, elles vont attendre longtemps.